Tu es avec Géraldine. La deuxième mère ? Non ! Cesse cela Catherine ! tu en as eu assez, de mères substitutives ! T’inquiète. Tu
t’inquiètes pas. Tu sais bien qui est ta mère.
C’est aussi bien que l’on ne se voit que la semaine. Géraldine comble et porte mais devient envahissante rapidement. Elle
t’apporte beaucoup. Seulement, elle ne te laisse pas assez de temps pour respirer. Respirer, cela veut dire, savoir si l’on aime. Tu as mal. A ton ventre. Arrête de péter. Ou arrête d’avoir peur.
De le serrer, de le serrer.
Oui c’est cela, change de stylo. Ton ventre se restreint quand même. Rien n’évolue ? Rien n’évolue.
Cette nuit, tu as prié pour ta cousine qui est morte d’une tumeur au cerveau. Pour qu’elle parvienne au Paradis, et puisse aider
sa famille, dans leur vie de douleur. C’est pas marrant de perdre sa fille et sa sœur.
Tu as senti qu’elle avait besoin de tes pensées.
C’est bien pire que « pas marrant ». Evidemment.
Caroline.
Et quand t’avais dix-sept ans, Emmanuelle. Oui tu as prié pour elle.
Tu sens qu’elle t’aime, Emmanuelle. Tu l’as senti, que tes prières l’ont soulagée.
J’ai un don pour l’écriture.
T’as drôlement peur, t’as vu. Tu hésites à écrire. Tu mets un doute à ton talent d’écriture. Ne brusque pas les gens. A ta soif
d’écriture.
Quand t’étais à l’hôpital, tu écrivais quand même. Cela faisait rire l’infirmier. Il était épaté. « Celle-là, malgré son
problème de cœur, elle écrit, elle écrit. » et les feuilles que tu lui demandais, euh excusez-moi vous pourriez me passer des feuilles, SVP, et il t’en passait, une étincelle à l’œil. Il les
prenait directement à la source, dans l’imprimante du service. Tu écrivais les chapitres d’un roman que tu n’as pas encore fini.
La musique enclenchée, Charles Bradley. « No time for dreaming ».
Il n’est plus le temps de rêver. Tu n’as jamais été bonne en anglais.
Jusqu’à quand joueras-tu le rôle de psychologue. Tu n’es pas psychologue mais tu comprends plutôt bien la nature humaine et
certains de ses mécanismes. Ton amie Clara a des soucis dans son couple. Tu viens de lui donner des conseils. Pff. Tu comprends mais tu n’as jamais vécu en couple.
Quoique si. Tu lui as dit « je t’aime ».
Tu avais vingt-sept ans. Il en faut du temps pour s’aimer, n’est-ce pas ?
Tu l’aimais.
Peut-on commenter cela ? C’est de la neige immaculée, cela !!
C’est beau comme une neige au Printemps. Tu vois, les cerisiers en fleurs, et la neige en flocons, qui tombe à côté.
Chut. Oui c’est évident.
C’est la beauté pure. Peut-on fouler l’amour ? Faisons silence. Fais silence, « ma douce ». Il t’appelait souvent « ma douce ».
C’était incroyable autant de tendresse. C’était avant l’hôpital.
Avant tes yeux durcis par les larmes qui coupent la peau. Car le diamant blesse. La neige immaculée et ton corps caressé trois
fois en deux ans.
Le sang des pleurs sur le blanc poudreux quand le juge a prononcé le mot séparation.
Il était beau, ce juge. Tu le revois. Brun. Des yeux d’italien. Avec du recul, tu te demandes s’il n’avait pas un petit côté
mafieux. Une poupée en plomb qui balance son jugement, plus à droite, plus à gauche. Une petite brise venant de tu ne sais où, il serait peut-être resté au milieu. STOP. « La relation reprend
cours ».
Il y a encore du sang dans vos veines, Madame. Votre réclamation ne tient pas.
« Faut-il que je meure, monsieur le juge ! Voyez ce sang qui épouse la neige de mon enfance. Mon corps ramassé autour des bris
de pleurs. Ne le voyez-vous pas, déchiqueté, qui tombe en pourriture. »
Tu as trente-quatre ans et tu ne crois plus en l’amour d’un homme. En l’amour amoureux.
L’on t’a donné du « ma douce », et l’on a laissé crever ton corps sur la neige autour des cerisiers de ton enfance
rêveuse.
Tu ne regrettes rien. Tu vis et tu as choisi ta vie, c’est tout. Tu as choisi de ne pas aimer pour de faux. Ni toi-même. Tu
choisis à chaque seconde de te respecter ; et de respecter ta vérité.
Ton ange gardien est musclé, et plus ta vie avance plus ses bras doivent s’affermir ; Sûre. Tu lui en fais voir.
Jésus est le chemin, la vérité et la vie.
Tu es sur ton canapé. Tu écoutes Patrick Fiori. « Juste une raison encore ». chaque âme crie sa liberté.
Tu vas manger. Merci, Catherine, de t’être laissée à écrire.
Dispute avec Géraldine. Mal. Elle est gentille néanmoins mais, ambivalente. Cela m’a fait beaucoup de mal de me disputer avec
elle.
Et, est-ce méchant ? De la voir tous les jours de ma semaine. J’ai étouffé.
Elle dit du mal des autres. L’on dirait un animal traqué. Madame souhaite devenir éducatrice spécialisée. Elle me monte contre
mes amis. Bien que je n’en ai pas tant…
Dimanche.
Géraldine vient d’appeler sur mon portable mais aussi chez les parents – où je suis. Maman l’a rassurée. Géraldine
s’inquiétait pour moi. Elle avait peur que je fasse une bêtise.
Peut-être ai-je tort d’écrire ? Peut-être cela maintient-il une pression ?
Je la sens, la pression, là.
Je crois c’est : je veux être parfaite. Mais Dieu est comme une mère.
Claire D. m’a appris à dire :
« Merci, Seigneur, pour la merveille que je suis ! ».
Je ne me suis pas assez dépensée. Une tension en moi. Enorme.
Comment gère-t-on le flot ?
Des pensées.
Des volontés, aussi.
Arrêter. Stopper.
Comment se reposer quand, déjà, on dort toute la journée ?
Je me sens fébrile. Envie de pleurer. Je n’aurais peut-être pas dû venir coucher chez mes parents. Emotion.
Reprendre le fil. Le fil de moi.
Fantasmes, ce matin. Mmmh.
Est-ce l’analyse avec la psychomotricienne qui me travaille ?
Ou la relation avec Géraldine ?
Qui suis-je face à Géraldine l’engloutisseuse ?
Une balade tous les jours, cela me ferait du bien. Quand vais-je me décider ?
Pas me mettre la pression non plus.
Rappel : se reposer sur le sein de Jésus.
Parole. Confiance.
Changement.
J’ai toujours chuté lors des changements car je manque de confiance en moi. Je ne m’aime pas.
Il paraît que Dieu m’aime malgré tout.
Il paraît que Dieu m’aime malgré tout.
T’inquiète pas. Demain sera un autre jour.
Esprit Saint, Ô Esprit de Vérité, guide-moi pour apprendre à canaliser mes émotions et mon énergie. Et les mettre au service de
Dieu.
AMEN. Bonne nuit Catherinette.
Onze heure trente. Je me sens mal. J’ai dit à maman qu’il y avait un luthier dans ma tête. Un peu comme un Pierrot triste. Elle
m’a dit avec son ton habituel, détaché, un sourire aux lèvres, « cela m’angoisserait, cela ».
Ben ouais maman.
Encore une fois, elle ne m’a pas prise au sérieux.
J’entends une voix intérieure. Je l’ai suivie hier.
Celle de ce matin me fait peur.
Je ne veux pas d’une voix intérieure constante, directive. Par quoi faut-il donc passer pour trouver sa liberté ?- voilà ce que
je me dis.
Pourquoi as-tu peur de toi, Catherine ? Pourquoi as-tu peur du vide ? et cette fierté, que t’apporte-t-elle ?
Emmanuelle est morte. Oui, il faut bien l’admettre. Emmanuelle est morte.
Pleure pas, Catherine. Elle aurait pu t’aimer, elle aussi.
Tu veux dire, dans la vraie vie ?
Non. Tu en doutes. Tu sais qu’elle aurait fait semblant. Ou toi, sinon. Sur terre, le lien entre vous aurait été une grosse
farce. Tu l’aurais aimée mais tu n’aurais pu la toucher. C’est soit toucher, soit le brouillard. Or tu ne supportes pas de toucher ou de te laisser toucher. Cela te procure une immense peur. Il
faut tendre vers Emmanuelle quand tu la vois dans un brouillard. Emmanuelle avait dix-sept ans. Accident de voiture, sa tête qui bascule et qui rejoint les étoiles en deux secondes.
Elle était de l’Autre école, l’école publique du village. Tu ne la connaissais que de vue. Elle, elle draguait déjà les garçons.
Brouillard. Mais là, à sa mort. Tu as prié pour elle.
Elle, elle a dû te connaître.
Faut-il donc que les gens meurent pour qu’ils te connaissent enfin ?
Tu penses ça de ton Bon-Papa aussi. Mais, c’est une autre histoire. Il comprenait pas sa petite-fille dépressive.
Emmanuelle voulait te dire merci.
T’as dit, de rien, sans la regarder.
Est-ce du délire, ce que tu racontes ?
Parfois, tu ne te sens pas le bourgeon d’un être humain. Géraldine te manque. T’es comme une accro qui n’a pas sa dose. Tu
n’as pas accepté en toi la joie et le plaisir de savoir que tu avais beaucoup aidé Emmanuelle dans son voyage dans l’au-delà.
Tu n’as pas accepté son merci.
Un merci de cette ampleur veut dire « je t’aime ».
Tu n’as pas accepté son « je t’aime ».
Refuser les « je t’aime » des autres, cela s’apprend. C’est comme jouer au ping-pong. C’est comme éviter les balles. Ça peut
tuer les balles.
Journée de looser.
Mais je me confie à la miséricorde de Dieu et à sa bienveillance.
Je suis pauvre et il est si tout. Loué sois-tu, Dieu et Père Eternel.
Je te confie tout mon mal-être, par rapport au passé, au futur (mes inquiétudes : vocations ? amour ?, bébé ?)… au
présent.
Je suis petite et pauvre. Prends-moi dans tes bras. Je ne connais pas la tendresse. Je m’abandonne à ta miséricorde et te confie
tous mes soucis.
AMEN . ALLELUIA !!
Tu danses le tango. On ne sait pas si on danse bien, au début. C’est au Café-Lecture. La barmaid essaye de te rassurer
:
-C’est bien pour une troisième fois !
Je dis non.
Souviens-toi. Tu as une dizaine d’années.
Ton père prépare le voyage pour aller fêter noël chez ses parent en Ardèche. Or, chaque préparation de voyage est génératrice de
stress pour lui. Il peut s’emporter très vite.
Mais il y a une célébration à l’église, à côté. Ton cœur palpite. Une chorale est venue préparer tous les enfants du catéchisme,
dont toi, à cette veillée.
Les chants t’appellent. Toute la salle est pleine. La salle, c’est l’église. Oui, les gens sont tellement réunis, c’est une
salle des fêtes, cette église.
Tu rentres, malgré les remontrances que ton père te fera probablement. Il a dit :
-On va bientôt partir, préparez-vous !
C’est plus beau que le Palais des glaces, c’est des lumières.
Tu t’installes à côté de Suzie M.
Formidable veillée de prière. Vous êtes ensemble. Et tu es très heureuse. Quand toute une salle chante à pleins poumons les
louanges de Dieu, ça te booste une vie. Ça te booste un village.
Communion. C’est la fête. Puis tu sors, avant tout le monde. Oui, car papa t’attend. Il doit être en train de s’énerver, de
s’inquiéter, mais où est-elle, bon sang ! Ils doivent tous t’attendre autour de la voiture, chargée de bagages sur le toit, dans le coffre, partout où ça rentre !
Parvis de l’église, où une femme te sourit. Elle attend à côté de la grand porte, un sac plastique à la main. Elle fait partie
des gens de la Chorale, tu la reconnais.
-Un bonbon ?, elle te demande.
-Non merci, je me sens mal, papa m’attend, j’ai goûté au bonheur d’offrir des chants au Seigneur, mais non merci pas de bonbons
en récompense, non merci madame. C’est pas bien ce que j’ai fait, désobéir à papa même s’il est croyant lui-même. Papa du Ciel m’a bien réjouie, mais mon papa est énervé, je dois rentrer.
Non.
Et je pars sans bonbon. La dame semble étonnée, probablement parce-que ce n’est pas courant une enfant de dix ans qui refuse une
gourmandise.
Je cours, cœur alerte et boule au ventre.
Savez-vous le meilleur ?
Papa était tranquillement en train d’arranger les valises sur le toit de la voiture.
Cela me fait réfléchir. Pourquoi n’accepté-je pas d’être belle, les récompenses, les gratifications, …les compliments
?
Et que je refuse d’envisager qu’un jour, je pourrai devenir réalisatrice. Mais, est-ce mon but ?
Rappelle-toi ton prénom.
Catherine.
Rappelle-toi ton nom.
Biz.
La fierté que tu portes en toi depuis toute petite à porter ce prénom et ce nom.
Alors, qu’est-ce qui est si dur à être récompensée ? A être belle ? Qu’est-ce qui est si dur à être soi quand on est aussi fier
de porter ce nom et ce prénom ?
Maman. Yeux absents. Couleur absinthe.
Je veux pas dire du mal de toi. Je sais que tu as fait de ton mieux… mais je veux me trouver, maman. C’est juste cela.
Pardonne-moi. Il faut finir sa tasse tant qu’elle est pleine. Il faut remplir son assiette tant qu’il y a du monde, parce-que sinon, après, après… on ne sait pas. On ne sait pas s’il en restera
pour nous après. On a peur que maman nous oublie. Ou plutôt, on voit bien que maman ne nous voit pas. Alors, on compense par la nourriture.
Mais merci aussi. Ma « Mamoun » . Tu m’as fait, au final le plus beau cadeau qu’une maman peut faire à son aînée.
Elevée par les loups. Je n’ai pas envie de dire « les éléments ». Pourtant, dans une bienveillance extrême, tu m’as confiée à la
Vie. Un peu comme la maman de Moïse, ou celle de Samuel, dans l'Ancien Testament. Dans ce désir de vie, tu as fait confiance. C’est ce choix que je salue. Quand on était en Algérie – tu me l’as
confié lors de ma première alerte cardiaque – tu te mettais sous les arbres car tu avais lu dans un magazine que le fait de regarder les feuilles des arbres qui bougent éveillait l’enfant, et
était la meilleure façon de le rendre intelligent. Tu m’as avoué aussi m’avoir constamment dit « je t’aime », alors. Quand j’étais seule et dans tes bras. Tout le temps, « je t’aime » « je t’aime
».
Je te revois mon Père, qui fut aussi ma mère.
Dans ma chambre, un tourbillon m’encercle.
Je vois la scène. C’est doux. Je tends la main.
et tu es là.
J’ai mal au ventre. Depuis un an et demi, j’ai des problèmes de digestion. Depuis l’isolement. Les bras en croix. Parce-que vous
savez on aime pas les gens angoissés, qui crient dans leur chambre fermée à double tours. Et ton cœur saigne, et ton cœur saigne. Ah ! Vous voulez du cru, vous allez en avoir ! Chtt ! Cesse cela
ma fille ! Qu’est-ce que cela t’apporte dans l’exposé de ta vie. Censure ! Mais censure donc. Protège et ton père et ta mère. Et apprends à te protéger toi-même. Tu as raison, Vierge
Marie.
La question est là. La censure. Me censurer, toujours.
Fais pas ta Cosette. Tu n’as pas de Ténardiers à offrir en pâture. Rhâh ! Comment démêler les fils du pinceau qui s’acharne à
peindre sa toile.
La vérité, oui, passons par la vérité pour avancer. C’est que tu as montré à ton Parrain, écrivain, les onze premières pages de
ton texte. Et qu’il t’a dit que c’était fort, et bon. T’en es toute de guingois. Tu sais plus que faire de ce texte. Avancer. Reculer. Marcher en diagonale, peut-être ? Comme la merde que tu
es.
Ah, ça y est, elle s’est faufilée dans la fosse du wc, celle qui est toi. Hors de toi. Tu es chez ton Parrain, tu es
choyée, tu es aimée. Comprise – dans la mesure du possible. Et la seule chose que tu trouves à dire, c’est : « Merde ! sors ! » Ironie du sort, une mouche s’attache à ton index droit. Ça attire,
ces choses-là ! Calme-toi.
Les arbres bougent leurs feuilles. L’horizon est vert. Merde, la nausée reprend. Reprends ton cours. Reprends le fil de ton
histoire. Casse pas trop l’ambiance. On a compris l’essentiel, va. Reprends le cours de ton roman. Sois en vie.
Tu dis « élevée par les loups ». Se méfier des loups. Ils sont partout.. Tu dis se méfier des loups. Se méfier de mon père. Ses
yeux revolvers attisent l’araignée qui est en toi. Mouvement destructeur.
Table. Repas. Cuisine. Maman me sert un plat vide.
Maman et papa face à face. – Dis, pourquoi n’y a-t-il toujours pas de petits-enfants dans la famille ? parce-que nous avons peur
de la Famille.
Papa face à maman. Les deux garçons autour de lui. Mes deux sœurs entourent ma mère.
Moi, je suis au bout de la grande table.
Pourquoi à l’écart ? Pourquoi à ce bout ?
Reviens à plus jeune. Les frères et sœurs crient. Ils t’entourent. Ce n’est pas parce-qu’on est l’aînée qu’on est plus armée. Ce
n’est probablement pas non plus parce-qu’on a reçu le soleil d’Algérie et vécu la première année de sa vie comme un conte qu’on n’a plus besoin de contacts après, papa. J’ajouterais volontiers, «
maman ».
Tes frères et sœurs autour de toi donc. Section d’assaut. Tu es l’aînée mais n’as pas d’enceinte qui te protège.
Les cris. Le bruit d’alarme des chaises qu’ils secouent. Les hurlements de bébés.
Maman est prise. Tu dois te libérer. Il faut t’extraire, c’est cela, c’est cela la solution.
Les coups sont trop violents. Ta place, tu ne te sens pas ne serait-ce que de la demander.
Il y a trop de bruit. Tu n’as pas de place. Tu n’as pas la force de crier plus haut que les autres, toi cela fait déjà cinq ans
que tu es sur les rotules, et même les souvenirs si chouettes d’Algérie, tout cet amour offert, n’y peuvent plus rien. C’est loin dans ton histoire, grande que tu es de six ans. Tu es pâle
soudain. Tu as envie de vomir. Tu te sens défaillir. Oui. T’extraire.
Alors voilà. Tu es au bout.
Bout d’une table.
Bout d’une rue.
Bout d’une famille.
Tu devais être un sacré petit bout de chou. Tête blonde aux lunettes de grenouille, les yeux bleus insécures.
Regarde-toi, Catherine. Tu vois, tu pleures.
Je suis ta maman, catherine.
J’ai trente-quatre ans. Réveille-moi. Cela m’assaille. Ton histoire m’assaille.
Ta maman ne te voyait pas.
C’est terrible de se voir si seule.
Je te laisse.
Mardi 19 avril 2011
Ce soir, j’ai envie d’écrire. C’est le dernier soir chez mon parrain. Des mauvaises nouvelles et des bonnes. Gardons les bonnes.
Un cousin qui me tend la main. Une amie qui m’accepte comme « amie » sur Facebook… elle en aura mis le temps. Mais cela en vaut la chandelle.
Maman je t’aime.
Toute ma vie se résume dans cette phrase-là. Papa je te désire et maman je t’aime. La première déclaration, concernant mon père
peut choquer, quoique depuis Freud, on a fait du chemin. La deuxième est le cri de toute une vie. Enfin, je n’ai que trente-quatre ans.
Maman, pourquoi veux-tu être notre grande sœur ?
Quel est mon rôle d’aînée face à un tel désistement, te l’es-tu déjà demandé ?
Maman, j’attends des « je t’aime » dans tous les regards des gens. Je refuse les autres mères, je l’ai refusé tout le temps de
mon temps sur terre. Suis insatiable de « je t’aime ». Aucun, aucune forme ne me rassasie jamais. Je veux plaire à en crever. A faire crever de désir pour moi. Tu vois, je tiens bien de
toi.
Il y a eu un problème d’accordage entre toi et ta mère. J’ai écrit : l’important, ce n’est pas d’aimer Dieu, c’est de s’aimer
soi.
Maman me rend prisonnière encore. Elle s’essaie à réussir. Tu pousses, tu viens, tu piques. Est-ce une piqûre d’araignée ? Tu
sais que c’est un venin. « Tu es seule ». Débrouille-toi, ma fille. Amour d’une mère. Puis faire culpabiliser à cause du père. Puis te lâcher, ma fille. Pour voir. Sûre que tu ne sauras pas te
débrouiller sans moi.
Peut-être as-tu besoin de moi, maman, en fait ?
Qui es-tu ?
Cette chose aux cheveux brun et aux yeux bleus, maman. Comme une image. Mais est-ce correct, cette expression ? elle n’est pas
belle. Pas ma mère, le terme. Ce mot « comme » en trop.
Peut-être te trouver permettra de me trouver. Te connaître de me connaître.
L’Album de photo.
J’ai une dizaine d’années et tu me demandes de prendre la pause. Je suis en train de lire, et tu me demandes de refaire comme je
faisais, « e-xa-cte-ment », c’est ceci qui me surprend. Je m’applique, cela me fait sourire intérieurement. Clic Clac Photo. Tu es fière du fait que je lise autant, de mon côté intellectuel. Tu
repars en sautillant deux fois, comme un cabri. J’adore !
Eh voilà, tu as trente-quatre ans. Au RSA.
Tu prends l’album rouge. L’embrasse. Tout est fait. Tu aimes ce mot, « fait », c’est simple. C’est vrai. C’est comme une mère
robuste qui lave son linge au lavoir. Les bras d’un homme. La finesse d’une femme. Et le travail. Le linge propre et qui sent bon.
Tu avais vingt ans quand tu as reçu cet album photo. C’est comme un résumé de ta vie, vu par ta maman. Une lorgnette, une forme
de roman en soi, déjà. Ça veut dire que maman t’as vue. Est-ce la fierté ? Est-ce la pudeur ? Pourquoi ne te l’a-t-elle pas montré en temps et heures…
Son regard.
Qui est Tu, qui est Je ?
Maman, j’ai trente-cinq ans, j’ai quarante ans, j’ai cinquante ans. J’ai tous les âges de ma vie et je te demande pardon. Je te
tue. Je t’ai tuée. J’ai réussi. J’ai crié et nos regards se sont affrontés. On a moins peur d’un regard qui veut blesser que de l’inconnu, croyez-moi. Il n’y a plus d’araignée entre nous. Plus de
guêpe qui empêche de hurler la nuit parce-qu’il faut se calfeutrer sous sa couverture pour ne pas qu’elle nous pique. Et que la petite fille que l’on est ne peut quitter sa chambre. Maman ne
vient pas. Elle n’entend pas. Elle n’entend jamais. Il faut faire avec. Il faut faire seule. Alors on s’endort dans son lit, le nez plein de morves d’avoir tant crié, la couverture couvrant la
tête. Maman ne peut nous assumer nous. Nous sommes trop lourde. Tu dois porter ta Julie, comme tu dois te porter.« Julie », c’est ta poupée d’enfance, une petite fille comme toi. Une petite
personne. C’est une amie. Elle est rousse ; comme ta sœur Ethel ; tu ne la quittes pas.
Maman, nous nous sommes aidées à grandir. Je crois que tu es adulte maintenant, autant que moi je le deviens. Nous sommes
toujours en devenir, toi et moi nous le savons bien.
Neuf octobre, tu es sur la route de l’Espagne avec papa. Pour continuer le chemin de Compostelle, entamé il y a six ans, ton
rêve depuis longtemps. Profite, maman.
A Saint-Etienne, il pleut. Ethel attend son premier enfant. La famille ressuscite. Merci à Dieu de s’être penché sur
nous.
Amen.