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16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 20:47

Je servis Madame Lachal. Quelle plaie que cette ménagère. Puis je passai à la caisse. Quelqu’un venait d’entrer.

Madame Lachal pesta après le temps. Misère ! J’avais l’habitude. Je me pressai, il y avait le client suivant à servir, or madame Lachal était en train de ranger sa monnaie dans son porte-monnaie, puis son porte-monnaie dans son petit sac, puis d’agripper son sac rouge – rouge ? - autour de son épaule.

Elle me lâcha alors un au revoir qu’on aurait dit victorieux. Quelle étrangeté que cette femme. Je lui répondis par un au revoir de soulagement et me tournai vers l’individu qui me faisait face dans la boucherie.

Madame Duschene arriva alors près de moi : « Laisse Léa, je vais m’occuper de monsieur… Monsieur ? »

Et un large sourire apparut sur son visage de matrone apprivoisée. Subjuguée.

Tout en rangeant différents papiers derrière la caisse, j’observai la scène et l’homme. Celui-ci, impassible face aux assauts de madame Duschene, choisit sa viande. C’est vrai qu’il avait belle allure. Je comprenais madame Duschene et son empressement à le servir.

Puis, après avoir choisi sa viande il vint vers la caisse, c’est-à-dire vers moi. Je pris le relais. Il avait choisi du veau.

Madame Duschene s’était à nouveau éclipsée dans l’arrière-boutique.

- Dites-moi, vous n’auriez pas un bouquet garni, les tendrons de veau c’est pour faire une blanquette…

Il semblait tout timide.

Je murmurai alors :

- On a bien des bouquets garnis mais je dois vous avouer qu’ils sont hors de prix ici. Je vous conseille d’aller chez le primeur à côté. Ce sera moins cher pour vous.

Alors, le type en face de moi se fendit d’un sourire qui illumina tout son visage de grand timide, et je me dis :

- Tiens, un Prince Charmant ?!

- Merci, il me murmura, comme si nous étions des alliés dans une fausse guerre contre tous les autres et mon coeur commença à battre le rythme.

- Je m’appelle Yann, me dit-il soudain plus sûr de lui pendant que je lui tendais son sac.

Il attrapa celui-ci. Je tapai quant à moi sur ma calculette le montant de ses achats.

- Cela fait treize euros vingt, je lui annonçai sèchement.

Il chercha sa monnaie. Me la tendit.

Il bégaya :

- Et v… Et vous ?

Il avait perdu toute sa confiance en lui. Je lui déclarai froidement :

- Je m’appelle Léa.

Je ne voulais pas que l’homme pense qu’il était en terrain conquis. Et que croyait-il, cet homme timide ? Que je croyais encore en l’amour ? Que je croyais que c’était encore possible ? Ce sentiment étrange, ce lien poisseux.

 

Ce monsieur, « Yann », ne resta pas. Il avait un minimum de dignité, il faut dire que j’avais vraiment été glaciale.

 

Mais il revint tous les soirs juste avant la fermeture du magasin. Après une semaine, il m’avoua qu’il était quincailler. « L’unique quincailler de la ville » claironna-t-il fièrement.

 

Moi, je restai froide comme la chambre du même nom. Madame Duschene commençait à l’attendre tous les soirs, nous étions habitués à le voir passer et nous acheter quelques produits. Elle vit bien le manège de l’homme.

 

- Je crois qu’il en pince pour toi, me déclara-t-elle un jour en me souriant, complice.

 

Je rougis puis passai à autre chose. Mais depuis cette affirmation de ma patronne, j’attendais la venue de l’homme. Je ne le savais pas encore mais j’attendais sa venue.

 

Deux semaines après la rencontre, je dirais, il n’est plus venu.

Alors, mon coeur s’est mis à s’affoler. A taper comme en sourdine dans ma poitrine. J’ai eu mal. Mal au coeur.

Un vertige.

Deux jours passés sans lui. 

Sa présence m'était devenue nécessaire.  Je devins fébrile. Je me surpris même à murmurer son prénom ce doux « Yann » en m’accrochant à la caisse face à la cliente qui me regardait surprise.

 

- Ca ne va pas, mademoiselle ?

- Non non, vous vous trompez. Tout va très bien.

Et je lui souris mais un vertige me prit à nouveau. Madame Duschene me remplaça alors derrière la caisse puis elle me prit à part :

- Ce monsieur que tu attendais, c’est bien le seul quincailler de la ville, non ? Me dit-elle.

- Qui ? Je demandais en faisant l’innocente.

- Celui qui te plait tant !?

Je la regardai alors. Mes yeux cherchaient les siens. Ses yeux avaient déjà trouvé les miens.

 

Alors dans un souffle je compris. Malheur, j’étais amoureuse.

 

- Tu ne m’as pas dit que tu te cherchais une cafetière, Léa ?

Je ne voyais pas où elle voulait en venir.

- Non, je murmurai. Enfin si mais je crois que je l’ai déjà trouvée. Sur internet.

- Il serait peut-être judicieux de faire travailler le seul quincailler de la ville !?

Je la regardai. Ne comprenais pas.

- Demain, pas besoin de venir à la boutique, me dit-elle.

Je commençai à protester. Puis me résignai, heureuse.

 

J’étais surtout étonnée que mon coeur batte encore le rythme.

J’étais surtout étonnée d’entendre mon coeur se réveiller.

Je fermai les yeux et les découvrais humides.

 

Le soir je retrouvai mon appartement. Mon bébé me laissa tranquille cette nuit-là. Pas de bruits dans le berceau. Pas de bruit sur le canapé. C’était étrange. Tout prenait des résolutions, une direction. Comme un ruisseau qui suit son cours.

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16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 20:39

« Si j’étais moi, ni la femme que je suis ni même l’homme qui dort dans mon lit ne me feraient peur… mais je me lâche la main, je me perds en chemin ». Léa divague sur Zazie.

Zazie passe sur le poste. Rattraper du temps perdu. Faire une machine. Le linge est posé sur l’étendage qui campe au milieu du salon. « Souffler sur les nuages, que je voie le ciel bleu. Temps pluvieux. »

Rien ne bouge mais tout bouge dans cet appart’. Léa ne croit plus dans le métier de bouchère. Elle a des doutes, Léa. « Je n’aime pas le sang », elle écrit. Pourtant, elle n’aime que ça. Le sang qui gicle. Mais qu’il gicle, ce sang !

Comme une mère perd son sang quand elle accouche. Qu’elle le perde, ce sang ! Qu’elle perde les os. Qu’elle perde le sens du sens.

Et puis, s’arrêter. S’arrêter de penser aussi. Elle mime une danse de paradis sur les toits autour de son immeuble, autour de son appart’. C’est une danse comme celles qu’effectuait Mary Poppins. Une danse légère et toute en arabesques. Le parapluie pour s’appuyer lors des claquettes sur le côté. Harmonie et élégance.

Oui. Arrêter de penser. Danser. La pluie dégringole sur la ville. Bouger le corps pour oublier jusqu’à son existence.

Après, il faudra faire le ménage. Laver la vaisselle d’abord et puis la cuisinière. L’astiquer. Faire attention aux foyers de celle-ci. Se transformer en femme de ménage. Le tablier noué autour des reins, elle reprend un peu de thé, comme une recharge indispensable à son bon fonctionnement. Passer l’éponge sur le plan de travail. Deux grandes étagères se superposent dessus. Ce n’est pas une cuisine, c’est une kitchenette. On fait comme on peut. Frotter sur les taches de thé qui ne veulent pas partir. Le jus de viande aussi. Car Léa est carnivore. Elle dévore la viande comme on s’accroche aux soucis. Depuis toute petite, le lapin, le poulet, la dinde. Le must : la viande rouge. Toute sa vie aura été parsemée de ces moments à engloutir la chair des animaux.

Mais l’heure est au ménage. Alors, repasser l’éponge sur cette tache de sang qui salit la table. Tiens, la débarrasser, cette table, justement. Depuis combien de temps Léa n’a plus parlé à sa mère, entre femmes ? Elle lève le verre et l’assiette. Elle jette les restes dans la poubelle. Passer un coup sur l’évier et sur la machine à laver le linge.

Le sol, ce sera pour plus tard. Hmm. Un peu de musique ? Mmoui.

« Même au siècle prochain, j’en parlerai encore… ». Les deux voix sont mélodieuses ensemble. Le chanteur et la chanteuse donnent l’air de s’aimer.

Approcher la tasse des lèvres. Le thé embrasse la bouche de la belle. Bien trois mois qu’elle n’a pas parlé à sa mère. Parler de quoi ? Peut-être de son envie d’avoir un enfant. De cette niche qu’elle lui a construite.

Prendre le chiffon. Un peu de produit dépoussiérant. Ce sont des choses qu’elle ne savait pas faire, tout cela.

Passer. Repasser. Frotter. Ranger. Penser, oui, ne serait-ce que penser à dépoussiérer. Bien faire son lit le matin. T1 : quand les amis viennent, le lit est visible. Il faut penser à tout. Débarrasser le salon-chambre-salle à manger des petites culottes aussi.

La chanteuse susurre. Être ordonnée, c’est d’abord être organisée. Ranger un coin, et puis un autre coin. Le coin cuisine en premier en débarrassant les deux tables : la table de la salle à manger et la table du salon, distantes d’un mètre seulement. Ensuite, donc, la poussière du salon tout en rangeant. Disposer les livres qui traînent sur la table de nuit dans la bibliothèque. Passer le chiffon tendrement. Presque lascivement. Retrouver des objets. Juste ça. Chaque chose à sa juste place. Que chaque objet soit précieux. Pour cela, pouvoir le retrouver. Pouvoir le retrouver à la trace.

Léa ouvre la porte-fenêtre. Elle admire radieuse l’appart’ ouvert à la vie. Peau neuve. Il a une peau neuve. Elle peut s’ouvrir aux autres à nouveau et inviter des amis. Antoine en premier lieu. Antoine sera d’accord. Antoine est toujours d’accord. Antoine a toujours été partant pour elle. Il l’a toujours choisie. Antoine la préfère depuis toujours. Antoine est son ami pour la vie. Surtout depuis que Léa n’est plus amoureuse d’Alexis. Il est heureux, Antoine. Il est heureux de pouvoir retourner dans la caverne de Léa si longtemps restée fermée. Il est heureux de voir que Léa prend soin d’elle. Léa se nourrit. Léa peut enfin grandir. Il respire, Antoine.

Partager le thé avec Antoine. Parler de tout, de rien. Surtout de rien. Verser le thé, dans un premier temps, dans la théière. Le thé à la rose pour le palais délicat. Faire bouillir l’eau. « Une cuillère de miel ? » « Une cuillère de miel ! » « Un petit biscuit ? » Le sourire acquiesce. « Comment va Saint-Étienne ? » demande Léa amusée à son meilleur ami. Antoine répond par un « Que veux-tu que je te dise ? » Il lui octroie une grimace comique. Antoine est fonctionnaire. Agent administratif. Il accueille le public à la mairie. Mille accents aux portes de la ville. Antoine adore parler des gens qu’il rencontre.

— « Connais-tu la dernière ? Tu sais, le grand-père qui vient chaque semaine nous tenir la jambe pour déposer une lettre de doléance à l’attention du maire. Il a râlé contre les rétroviseurs des bus, contre leur hauteur. Mais, il a dit, si je faisais 1m90 moi, je serais assommé par ces rétroviseurs droits. Vous ne pensez pas assez aux personnes qui sont grandes ! C’est une honte. Tenez, la semaine prochaine, je vous amènerai le plan des bus suisses. Ils sont merveilleux les bus suisses ! J’ai un ami qui est maire dans une petite ville suisse, il se fera un plaisir de vous faire passer ce plan. Tout à refaire ! C’est une honte ! Ah ! Je plains les Stéphanois qui font plus d’1m90 ! Vraiment ! … »

Léa éclate de rire. C’est jouissif. Antoine la sert de thé. Elle ferme les yeux. Ce qui est bien maintenant, c’est que son appartement accueille du monde.

C’est encore un équilibre fragile. Léa doit être avertie de l’arrivée de l’ami dans son antre quelques jours avant. Elle se prépare alors à l’accueillir. Comme une fille prépare sa tenue avant de voir le fiancé. Comme une vierge parcourt son corps de baumes enivrants avant la bataille. La bataille contre le corps de l’autre. Le corps de son amour. Elle a peur, la vierge. Elle a peur de sentir mauvais. Elle a peur de l’odeur de ses odeurs. Elle a peur qu’il se détourne d’elle, son amour. Elle a peur d’inspirer le dégoût. Léa passe la serpillière dans le salon. Aujourd’hui, elle n’a pas le courage de la passer dans les coins et recoins. Quelques moutons subsistent. De la crasse. De la saleté. Ne pas arriver à faire les choses de façon carrée, entièrement, parfaitement. Ne pas parvenir à empêcher cette puanteur de s’agglutiner. Elle s’agglutine, cette puanteur. 1 plus 1 plus 1 plus 1, plus une infinité, ça fait nécessairement plus de quatre. Ça fait plus d’une infinité de pus. Le pus, c’est le trop-plein. Ça s’enchaîne, ces choses-là. C’est des chaînes autour de la peau. Un cadenas autour du T1.

Rendre propre, c’est aussi cacher la vraie intimité. Celle où on laisse traîner son pyjama sur le canapé, celle où on oublie la petite culotte de la veille sur le lit, bien au milieu, bien en évidence.

Mais, est-on obligé de ranger autour de soi avant de recevoir l’ami ? Est-ce nécessaire de cacher la misère face à l’ami ? Ne peut-on pas la montrer, sa misère ? Ne peut-on questionner la relation ? M’aimes-tu ? Dis ? M’aimes-tu ?

M’aimes-tu malgré ma misère ? Dans ma misère ?

La vierge osera-t-elle ne pas toucher à son intimité avant qu’il ne la découvre son amour comme on effeuille les pétales d’une rose ?

 

 

 

Viande.

 

Je suis dans la ville et je cours. Rouge et gris. Devanture rouge et grise. « Carnot viandes ». A l’attaque ! Boucherie. A l’attaque. A l’attaque de la chair comme quand j’étais vieille. Avant. Quand on me disait que j’étais jeune. Mes frères ! Protégez-vous ! La chair est faible. Pas de souci. Pas de problème. Ne pas baiser alors. De toute façon, avec qui baiser ? Léa, parfois, rêve d’un homme beau comme un soleil.

Mes frères. La chair est faible, alors comptez sur l’Esprit de Dieu qui est fort.

Déchairéifiez-vous. Evitez la chair. Fuyez la viande. Fuyez la viande rouge. La viande morte. La viande lâche. La viande foutue. La viande que l’on déguste. Fuyez-la, cette viande qui veut dire : je t’aime ; je t’ai aimée ; je ne t’aimerai plus.

L’homme de mon passé. Léa se remémore ses derniers mots. A Alexis. Tellement. Léa regarde la viande découpée en petits morceaux comme elle se souvient de son passé d’amoureuse. Cloisonné. Rangé, bien en cubes. Dans un placard. Oublié. Il ne m’a pas aimé. Lui.

Elle a envie de lécher la vitrine. Ingurgiter toutes ces chairs mortes pour le sentir vivre, lui. Le bébé de son homme invisible.

 

 

 

Pas finie.

 

Éberluée. Scotchée dans le mauvais sens du terme. Out. L’affiche est fermée. L’affaire est close. Laver. Se laver de tout. Laver l’affront. Affront porté au cœur du corps. Affront pas lavé. Affront pas clos. Comme le bébé ferme les yeux sur ma poussière à moi. À moi qui suis sa mère.

Je ne suis pas finie. Il paraît que je ne suis pas finie. La jeune femme ferme les paupières et appuie sur Pause. La tristesse gagne ses yeux. Léa caresse son ventre arrondi.

Quand elle l’aura, elle se dit, quand elle l’aura ce petit d’homme, tout s’éclaircira à sa pensée. Elle appuie sa tête sur sa main, comme ça. Ça ne veut pas venir. Les larmes ne se crochètent pas à ses joues. Y a pas de doute, ça ne viendra pas. L’horizon est flou. La lune est dehors. « Le bébé rebondit ! » « Si, si, je vous le dis ! » Elle exulte, elle éructe, elle saute de joie. Son bébé est là. Pourtant ça va pas. Ҫa. Ce moi. Ça n’est que poussière. Ça n’est pas lumière. Ça n’existe pas.

Lassitude étrange. Le monde qui dérange.

Étonnant reptile. Pointu et visqueux.

Agressif en chef. Ventre qui s’arrondit. Le bébé sorti, à son tour perdu ne sera sur Terre qu’une petite poussière. Ça veut dominer le monde et les idées. Ça ne comprend pas que la Terre est un long débat entre ceux qui croient et ceux qui croient pas que ça existe.

Choc ventral, pied contre la paroi. Exister pour s’anéantir, quelle drôle de destinée. Traversée du désert.

« Je ne suis pas finie ». Elle regarde son appendice, ce ventre qui avance. Comme une petite maison du dehors et en elle.

Une petite maison avec un toit, un mur et un sol. Et des aérations. « Je suis finie à deux. » Le doute s’agglomère. Je n’suis finie qu’un peu. Ce doute la dévore. Elle croque dans la mort.

 

 

 

Tenderly » « And you and I »

 

Bercement. Soulever la petite. Au creux de son bras. Sentir son chaud dans le chaud de l’appart’. Duvet ronronnant, flirt avec la folie. Joie intense. De découvrir ce petit être si dépendant, si endormi, si tranquille. Babillant des mots d’amour secrets. Des mots qu’il ne connaît que pour moi. Son regard me donne en intraveineuse tous ces mots d’amour que je recherche tant.

Je suis une chercheuse. Une chercheuse de ce genre de trésor. Je suis une mère. Je suis une mère en attente. J’attends.

Il me sourit ! C’est vrai ! Il est là. Il me voit. Il chantonne, il remue, j’entends ses gazouillis incroyables d’enfant extraordinaire. Oui, c’est un enfant extra. La douce musique enclenchée dans le poste m’enchante le cœur. Elle y dépose un doux baume salvateur. Une subtile mélancolie me surprend au coin d’un rêve.

Je vois déjà dans ma fille les traits de ma mère. Ses yeux bleu tendre, le vermeil de ses lèvres finement ourlées, les pommettes un peu saillantes qui donnent bonne mine. J’y vois déjà son sourire à la Cendrillon. Les cheveux noirs de jais. Quoique non. Elle n’a pas tout de ma mère. Le nez un peu busqué de mon père. Elle est ronde, comme lui. Ma petite fille chérie. Je crois plutôt que c’est un mini-moi, une mini-poucette ma puce adorée. Elle me regarde. Elle approuve. Je la serre contre moi. Doucement.

 


 

Inachevé.
 

Calme. Silence angoissant. Le vide. Le vide dans les relations. Le vide à l’intérieur. Du ventre, aussi. Une bulle. Non, pas une bulle. Une bulle en forme de trou. Rond.

C’est criant et ça pue. On ne sait pas où se mettre. Ça n’est pas excitant. C’est un parfum qui envahit. Le cul entre deux chaises. Ne pas savoir que foutre de sa vie.

Si. Devenir bouchère. Léa grimace. Sa bouche esquisse un sourire. Hum ! « Bouchère. Pourquoi pas astronaute aussi ? »

De toute façon, à quoi ça rime ? Rien ne rime à rien. Elle n’aura pas d’enfant. C’est dit. C’est comme ça. C’est donné. It’s done. Oui, c’est dit. Si. Elle aura un enfant. Un enfant dans lequel se calfeutrer, un enfant dans lequel se mouvoir. Il existe ! Elle l’a vu. C’est sûr. C’est du cent pour cent. C’est de son sang. Elle a vu le messie. Elle a vu l’insoupçonné. Elle a vu son enfant.

Il pleure. Il lui réclame des soins. Elle doit le nourrir, l’allaiter. Il faut s’en occuper. C’est criant, un enfant invisible.

2h16 du matin. Grognements sourds dans le berceau, dans le noir du ciel obscur.

L’automne s’invite à la porte. Rôh ! Il va prendre froid, cet enfant. Il faudra lui acheter un manteau. L’hiver arrive. Les feuilles d’automne ont glissé sur le sol. Léa achète un chou. Elle porte l’enfant sous son anorak. Elle ferme la glissière jusqu’en haut, jusqu’au cou. Il faut faire attention. Il ne faut pas qu’il ait peur du noir. Alors elle passe tendrement sa main sur son dos. Le dos de son enfant invisible.

17h03. Elle rentre dans la boutique enfantine.

Acheter un manteau.

— Bonjour, vous n’auriez pas des manteaux pour bébés ?

— Si bien sûr, mâdâme, répond la vendeuse avec un accent traînant désagréable.

Elle se donne des airs. Des airs supérieurs.

Cela bouffe Léa de l’intérieur. Elle aimerait le lui le cracher à la figure, son accent supérieur. Elle aimerait lui jeter le chou qui traîne dans son sac contre son ventre. Contre son ventre à elle. Cette bourgeoise qui l’horripile. Une sale bourgeoise qui voit passer des mamans à longueur de journée. Léa tremble. Va-t-elle pouvoir rester dans ce magasin. Elle inspire calmement. Elle expire sans bruit. Sans un seul mouvement des lèvres.

— Quel âge a ce bébé ? lui demande madame.

Les lèvres de Léa se figent dans un sourire inachevé.


 

* * *


 


 


 


 

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5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 20:08

Je me levai le matin et bullai en écoutant de la musique. Carla Bruni. Douce voix, un peu rocailleuse, un peu cassée, un peu comme ébréchée.

Chansons d’espérance. Chansons qui me laissaient croire en l’amour. Emplies de doutes et de doux présages.

Je portai une tasse de thé dans ma main et je la posai lascivement sur la table basse. Dans mon T1 cocon.

Je laissais la musique me bercer, me calmer, m’apaiser, me faire rêver.

J’étais heureuse. Je n’avais pas fermé les volets pendant la nuit et avais donc été réveillée par la lumière du soleil ce matin-là.

C’était un rituel qui s’était mis en place.

Du travail m’attendait. Je pouvais – et devais – me lever tôt dorénavant. Afin de me laisser le temps d’émerger pour pouvoir ensuite « travailler », « bosser », construire ma vie. Me construire un avenir.

 

Heureuse préparation. Heureux préparatifs.

Je regardai la belle feuille blanche placée sur mon chevalet.

Elle m’attendait et je l’attendais aussi.

J’attendais de retrouver son grain.

Depuis quelques jours, je peignais aux crayons aquarellables.

Je regardai les crayons, bien rangés dans leur boîte. Pendant que la douce voix de la chanteuse m’émoustillait.

 

Puis, après une bonne heure de rêveries, je pris mon petit-déjeuner. Il était 9 heures.

Je n’irais pas au Café des Platanes pour travailler, cet après-midi. Je devais voir Habib, du groupe de parole, on avait rendez-vous on ne savait pas encore où. Au Café des Platanes ou chez lui. On aviserait.

 

J’avais prévu de bosser autant de temps que je le pourrais ce jour-là. Ce matin-là.

Je commençais à prendre le pli.

A m’habituer à travailler régulièrement.

Cela demandait de l’assiduité, de la persévérance. Cela était salvateur. Cela me sauvait. Chaque jour un peu plus.

 

Après avoir pris mon petit-déjeuner, je me posai face au chevalet.

Sur un siège sans dossier. Un joli tabouret rembourré.

Je hissai mon dos en hauteur, je m’étirai.

Cette douce lumière qui filtrait par ma baie vitrée, ce calme ambiant… tout cela m’habitait, me hantait… Je savais que j’étais là à ma place. C’était ma place d’inventer, de créer des mondes imaginaires.

 

Je m’appliquais à tracer des lignes droites, des courbes. Des sourires fraises. Des yeux cerises. Un joli nez rouge rond et rafraîchissant comme une pomme.

 

Mes doigts tenaient le crayon et l’appliquaient avec bonheur sur le papier. Retrouver cette sensation, cette sensualité. Caresses lourdes sur le papier.

 

Je dessinai ce matin-là un clown d’après des croquis effectués au Café des Platanes. La bouche d’un des usagers de ce café, les yeux d’un autre, les cheveux en bataille d’un troisième.

 

La vie s’infiltrait en moi, comme la musique m’imprégnait et m’aidait à poursuivre ma route.

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 14:42

Amanda Sthers

 

Lettre d’amour sans le dire

 

Lettre d'amour sans le dire - Amanda Sthers - Babelio

 

Ce texte d’Amanda Sthers m’a beaucoup touchée et m’a fait du bien comme on savoure un doux bonbon qui réconforte.

C’est un texte tout en retenue, contenu, très dense.

Chaque phrase contient un trésor, une délicatesse. Chaque élément de ce roman est sublime, un trésor de poésie et de profondeur, avec cette grâce de la sincérité qui ne peut que toucher.

Parfois les mots d’ Amanda Sthers décrivent des choses crûment, Amanda Sthers lâche les chiens, mais tout reste en transparence, dans ce texte beaucoup plus que dans ses précédents elle habille ses images d’une langue qui reste toujours subtile. La rage surgit parfois, mais cela sert la douceur du présent ou plutôt de « Ukiyo » qui « veut dire profiter de l’instant, hors du déroulement de la vie, comme une bulle de joie » en japonais  (p. 11).

En une phrase elle peut évoquer des pans entiers de votre vie et vous vous sentez rejoint dans votre incommensurable solitude, vos souvenirs incommunicables à l’oral.

Pour ce qui est de votre servante, voici quelques phrases qui m’ont parlé : « Le chagrin des autres m’a toujours paru dégoûtant et je ne sais qu’en faire. Je console en offrant le miroir de ma propre peine en silence. »

Et puis cet autre passage : « Vos créatures légendaires sont terrifiantes, elles ressemblent au moment où la journée bascule dans la nuit, à ce qui pourrait être vrai, ce qui nous effraie enfant : ces formes dans la chambre sombre qui souvent deviennent des monstres. »

 

Alice Cendres, l’héroïne, est à l’approche de la cinquantaine. Elle pousse un jour la porte d’un salon de thé japonais et se voit invitée à aller dans la salle attenante où un masseur arrive bientôt.

Elle ne saura pas son nom tout de suite. Elle saura tout d’abord ses mains sur sa peau – enfin à travers le pyjama qui la protège puis fait lien entre eux deux.

L’incroyable délicatesse et le respect de cet homme révèle Alice à elle-même et réveille son désir mis en berne depuis si longtemps. Elle se surprend à manger à nouveau de bonnes gourmandises bien sucrées et à en apprécier la saveur. Pendant si longtemps, pendant trop longtemps, peut-être presque toujours, elle a été anesthésiée. Elle s’est comme extraite de son corps qui était devenu un allié utile mais plus habité.

Dans notre société – mais est-ce très actuel ou intemporel ? - combien de femmes vivent, comme Alice, l’esprit séparé de leur corps ?

Que faut-il traverser pour se laisser toucher ? Ne faut-il pas une écoute et une bienveillance portées par un amour qui peut être désintéressé, pour laisser éclore la fleur du désir féminin, qui souvent, brimé, malmené, violenté, assujetti, par l’homme maladroit, peut pousser la femme à avoir honte de son corps, de ses désirs, d’avoir été objet de « désir » et n’avoir pas eu le temps ni le loisir de devenir sujet de son désir.

Ce livre fait du bien, il est comme une caresse qui malgré les expériences malheureuses passées peut permettre d’éclore à la vie.

Cette vie qui coule, cette sensualité, cette envie de séduire, cette liberté qui irradie les peurs et nous fait aller à la rencontre des autres. De l’autre.

A celui à qui son coeur, ou son corps – mais peut-être est-ce la même chose pour une femme – désire dédier une mélodie.

 

L’héroïne décide d’apprendre le japonais, découvre une culture étrangère.

Le départ pour le Japon de l’homme qui a su toucher son être, ce masseur, la pousse à se dépasser.

Alice décide, dans cette absence qu’elle combat par l’écriture, d’adresser une lettre à cet homme qui l’a réveillée à elle-même et à la vie… une lettre d’amour sans le dire.

 

Voici la quatrième de couverture :

« On m’a dit qu’au Japon, les gens qui s’aimaient ne se le déclaraient pas. Qu’on évoquait l’état amoureux comme une chose qui dépasse les êtres, les enveloppe, les révèle ou les broie.

On ne dit pas « je t’aime » mais « il y a de l’amour », comme il y a du soleil.

Je ne sais pas si vous aimeriez me revoir ou m’écrire. Il y a mon nom et mon adresse au dos de cette enveloppe et toute ma vie à l’intérieur. Je suis prête à ce que vous ne vouliez rien en faire.

J’espère pourtant que vous comprendrez ce que je ne vous dis pas. »

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 21:07

Parcourir le monde autour. Et chanter dans les champs. Savoir que vous êtes là mes amis. Et prier ; et s’en aller.

Retrouver l’unité. D’un lieu unique, par voie de fait, par voie de son. Par voie de voix.

 

Léa déboutonne la ceinture de son pantalon et ouvre la fermeture éclair. Assise comme elle est, elle veut respirer. Sentir la brise entrer, lui caresser les cheveux.

Et péter, mon vieux, rugir de joie.

 

Regarder les lumières au loin qui s’acheminent, qui lui disent « coucou ».

 

Léa adore entendre les « coucou » dans les rues de sa ville.

Retrouver son T1. Son îlot. Ranger. Et être si bien. S’être créé un nid, ailleurs. Quelque part.

Dans son cœur.

Il paraît que le cœur existe, qu’il est fort mais faible. Que plus il se fait fragile, plus il peut se nourrir.

Léa réfléchit : il paraît que j’ai un cœur !?

Léa passe l’éponge sur la table. Elle s’agenouille vers sa table basse.

Parfois, elle aimerait quitter ses contingences. Quitter ses frontières. Partir au-delà. Partir au-delà de sa peau.

Mais rien n’est plus beau que la peau. Rien n’est plus tendre que la peau. Rien n’est plus fort que la peau. Tout s’expatrie sur la peau. Tout s’y imprime. Tout prend des couleurs, se forme dans sa peau.

Le corps est son salut. Vous avez dit « le cœur » ?

Léa touche ses avant-bras, caresse ses cheveux, brosse sa jambe gauche d’un mouvement lent et longanime. Longanime, cela veut dire généreux. C’est un peu le mix de long et unanime.

Sauf ce « a » au milieu qui débute une histoire.

 

Pas de rage aujourd’hui. L’acceptation. Léa a quitté pour un temps la quincaillerie de Yann et son appart au- dessus pour se retrouver dans son T1 à elle.

 

Son homme. L’homme qu’elle aime, l’homme qu’elle rêve – dont elle a tant rêvé. Son homme est en train de lui tricoter une histoire.

Léa ne sait pas trop qu’en faire, de cette histoire. Est-ce une histoire de fée ? Est-ce une histoire de haine ? Une histoire pour rigoler ?

Une histoire pour charmer ? Une histoire pour aimer ?

Léa est en repos. L’histoire se détricote.

Léa, le cœur de Léa bat plat et s’esquiffe.

Malgré le manque d’enfant, elle y trouve des couleurs, à son T1.

Elle peut s’y poser. Le danger est loin.

Léa aimerait appeler Yann, sur son fixe de quincaillerie. Lui demander, en prenant une voix haut perchée : « Bonjour Monsieur, auriez-vous une cafetière high tech. Comment ça non ? Mais on m’a pourtant affirmé que vous étiez le seul quincailler de cette ville ? Comment pouvons-nous faire si même l’unique quincailler de la ville ne vend pas de cafetière high tech ? Vous ne pouvez pas en acquérir une ?… Je vous aime, Monsieur. Pardonnez-moi. »

Léa rigole, elle rigole. Et Yann, qu’en dit-il ?

Il raccroche. Décontenancé. Pas de cafetière high tech. Non. Désolé madame.

L’amour ça prend au cœur et ça rassure. Ça donne des couleurs, et ça fait passer des caps.

Léa respire.

L’amour, y a que ça de vrai.

Léa respire.

L’amour. L’amour d’un homme c’est plus beau peut-être que l’amour d’un enfant. Plus fragile aussi.

Ne pas lâcher le fil.

De nos jours, l’amour a la ritournelle en balade.

A le chant en poupe.

A peur de sa fin, de galoper ailleurs, de trouver d’autres cœurs à aimer.

Peut-on s’engager. A vie. Et y croire ?

Peut-on prendre en compte notre propre fragilité. De cœur. Et celle des autres.

Rien n’est stable. Tout est mouvant, plutôt. Oui, c’est plus sûr de l’exprimer comme ça.

Le lien est une bien étrange chose. Qui se soude qui se casse qui se meut qui disparaît qui peut revenir dans sa tête tout contre, comme une petite ritournelle amie dont on se souviendrait.

 

« J’aime cette histoire » dit Léa.

« Bravo Yann, tu me construis un beau roman. »

 

Léa est une femme sans enfant.

Elle croyait vraiment qu’elle pourrait en avoir si elle rencontrait un homme fort, équilibré, et qu’elle aimerait à la folie et qui l’aimerait aussi.

Mais non. Il y a des femmes, Monsieur, qui ne peuvent, qui ne veulent ou ne peuvent, enfanter.

 

Pauvres folles, égarées. Incomplètes.

 

Mais plus fortes aussi. D’avoir renoncé. Par peur de leur propre violence. D’avoir renoncé à l’enfant.

La fatigue. Le trou dans la peau. L’impossibilité psychique et physique de donner la vie. Cette terre inconnue.

 

Ceci est un manifeste ! Pour les femmes qui ne peuvent enfanter. Comme une case en moins. Comme un bordel en plus. Comme ce T1 où Léa se réfugie aujourd’hui. Et où elle boit, mon vieux.

Encore une fois, elle cherche à se remplir.

Peut-être pour pleurer d’en bas.

Ce qui manque à Léa. C’est une peau.

Pouvoir se séparer et ne pas se perdre en route.

Ce soir, pour ne pas s’égarer, elle pose tous ces mots sur le papier. Quand donc avons-nous compris que l’autre pouvait nous envelopper, nous envelopper au point de nous rassurer.

Vaste question. Vaste problème.

 

Léa explore sa peur enracinée. Cette peur qui la fait dépendre des autres, se laisser malmener, se laisser manipuler. Pas respecter.

C’est important d’avoir un lieu où se calfeutrer. Un lieu à soi. Pour soi.

 

C’est une drôle d’histoire que Yann lui raconte ce soir.

 

L’histoire d’une jeune femme perdue sans ses parents, n’ayant pas coupé les ponts. Trop proche que ça en est violent. Incapable de se mouvoir sans un tuteur. Elle a appris à prendre des autres.

À se gaver d’affection à droite et à gauche.

Elle est d’une ingratitude extrême. Prend mais donne si peu. Elle veut finir d’être construite.

 

Avant, elle voulait finir d’être construite pour son enfant. L’enfant, il s’évapore. Elle n’est pas capable d’en avoir un.

La lumière arrondit les angles et soupèse l’ensemble.

 

Qu’est-ce qu’aimer un enfant ?

Qu’est-ce qu’avoir un enfant ?

C’est porter la vie en son sein et l’accueillir, lui donner un avenir, tenir l’avenir à portée de main, l’avenir si fragile et si prometteur à la fois

 

Qu’est-ce que renoncer à l’enfant ?

C’est peut-être vivre séparé de ses parents. Léa a écrit « ses enfants » au lieu de « ses parents ».

Léa rigole. C’est vrai qu’en tant qu’aînée, elle a peut-être aidé ses parents à accoucher d’eux-mêmes. Et cette idée, ce renversement des situations l’apaise. Elle a eu son rôle. Son rôle à jouer. Dans sa famille.

Elle doit beaucoup à ses parents mais certainement ils lui doivent beaucoup aussi. Chut ! Elle n’en dira pas plus.

Yann vient de l’appeler : « Dis, lui sussure-t-il, tu viens, mon amour? »

Alors, c’est ça, exister ?

Dans la séparation, une pensée, un appel.

Léa lâche le stylo qui hante sa main. Les mots forment une peau. Les caresses peut-être plus. Les caresses touchent et marquent. Les mots restent. C’est un miracle ! Amen.

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4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 19:22

Quelque chose qui te rapproche des autres

Quelque chose qui te sépare des autres

Un flou, le flou

Quelque chose qui fait du mépris ton pain quotidien

Mépris épars et partout.

Pour une sortie de route.

Ailleurs. Quelque part.

Quelque chose qui te sépare des tiens.

Rien à dire. Rien à faire.

Le flou, flou artistique, gravé. En eux.

Faire avec. Faire sans.

Quitter. Et voler, mon vieux.

Et vouloir amarrer dans un port bienveillant. Un "trois" enfin bienfaisant.

Quelque chose qui te rapproche des autres.

Quelque chose qui t'en sépare aussi.

Flou solitaire.

Si liane perdue, mépris sans objet.

 

Pardonner certes. Mais dire les choses.

Et les "J'existe"

et les "Vous n'avez pas à me traiter sans respect".

 

Quelque chose de solitaire,

comme le flou.

 

Pour se séparer, casser.

 

Flou artistique souhaite trouver des yeux amis.

Flou artistique aimerait bien exister.

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4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 19:10

C'est un bien cruel sort

De voir que la cruauté existe

On n'imaginait pas. Ce monde-là.

Monde de rancœur et d'envie.

Faut-il avoir vécu pour voir

toute la noirceur du monde

Et quitter son rose béni Oui-Oui

Pour choisir la vérité.

 

C'est un bien cruel sort

De voir que la cruauté existe.

Et que même en soi, tout au fond,

En intégrant bien - enfin - celle des autres

On découvre sa noirceur.

 

Faut-il avoir un peu vécu pour réaliser

toute la noirceur du monde.

Et cultiver le rose tout en voyant le noir.

 

... Peut-être n'est-ce pas que ça...

Faut-il avoir bien vécu

pour oser se regarder dans un miroir,

même taché, même fendu;

et n'y pas lire la clé du désespoir.

Limiter les dégâts

mais reconnaître la cruauté.

Vérité qui fait mal.

Faut-il avoir vécu pour avoir peur de soi.

 

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 22:12

Le départ. Comme un envol de mésanges, de perdreaux. Les oiseaux aussi échappent à l'attraction terrestre.

Bonne pioche. Envol.

Les oiseaux ne ratent que très peu leur proie. Elle s'arrache parfois à leur bec coupant. Le sang coule.

Atmosphère. Peau déchiquetée.

Organes à terre.

Envol.

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 16:38

La peur, qui vous soudoie

Qui vous habite

et qui vous hante

La peur qui fait hésiter le pas

Et ne pas croiser les yeux des autres gens.

 

La peur, qui vous soudoie

Qui vous habite

La peur que l'on combat

Avec un coeur nommé courage

Et malgré tout se poser dans les yeux bien des gens.

 

La peur qui en vous se barre

Quand vous l'affrontez

Même démunis, même sans arme

Seulement votre volonté

Et que l'obstacle soit bientôt passé.

 

La peur, à attraper par les mains

par le collet

La peur à rudoyer en espérant qu'elle s'évapore

et retrouver son havre de paix,

En soi, tout à l'intérieur.

 

Soeur Peur, diront certains

partagée, peut-être trésor de notre humanité

Soeur Peur qui nous montre un danger, bien réel ou rêvé

Que tu fais du mal à notre corps

Soeur Peur, la bien-nommée

Incommunicable, et pourtant si familière

 

Soeur Peur, mon tendre sort

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 22:43

Je regardai la salle en conquérante désormais.

Une bouffée de confiance m’avait envahie. Je commençais à parvenir à affronter les regards des visiteurs. Je vis un bel homme arriver au loin. Il s’approcha doucement. Des gens lui barraient le passage. Je le perdis de vue puis le vis avec Solange dont les toiles étaient situées près des miennes. Ils semblaient bien se connaître. L’homme gesticulait des bras, il plaisantait. Il semblait très vif et parlait avec Solange de ses toiles. Il resta quelque temps vers celle-ci, à admirer ses tableaux. Ce devait être un amateur d’art riche, les toiles de Solange n’étaient pas à la portée de n’importe quel porte-monnaie. Puis, sans que je l’ai vu arriver il parvint jusqu’à moi. Les cheveux poivre et sel. Un costume cravate très élégant. Manifestement nous n’étions pas du même monde.

Je fus impressionnée par son charisme. Et par son allant. Il y avait quelque chose de très maîtrisé dans son attitude qui lui donnait une aisance naturelle pour parler en société. Il s’approcha à pas de loups de moi, après avoir regardé attentivement chacune de mes œuvres. Un sourire grignotait sur ses lèvres. Celui-ci s’effaçait, puis revenait, comme par miracle. Très rapidement, il s’approcha de mon clown roux. Cela ne m’étonna pas. Je crois que c’était la toile la plus aboutie de toutes celles que je présentais ce jour-là. La plus originale, sans conteste la plus personnelle.

- C’est de vous ? Me demanda-t-il visiblement troublé.

La voix était faible et rauque, comme sous le coup d’une forte émotion. Je n’en revenais pas, il semblait si troublé par ce tableau, par mon travail.

Je répondis par l’affirmative, émue moi-même. Emue par sa propre émotion.

- C’est étonnant de peindre des clowns, me dit-il. Ce clown-là me parle beaucoup. Il semble tirer son sourire d’une étrange tragédie.

Je fus soufflée par la remarque. Quelle sensibilité devait avoir cet homme pour percevoir et mettre en mots ce que je ne savais dire moi-même.

Je le regardais non plus seulement avec admiration mais aussi avec curiosité. Oui, j’osais le regarder. Un peu plus. Ne plus systématiquement éviter son regard. Un regard chaleureux. Il était complètement séduit par mon clown. Et mon Dieu, quel enthousiasme ! Un enthousiasme semblant venir tout droit de l'enfance. Tellement empreint d’optimisme et d’énergie.

Je bredouillais. J’essayais de lui raconter ma démarche, avec ces clowns. Le positivisme et le négativisme. Le rire et la tristesse. Toutes ces façades qu’on tient pour faire semblant. Tous ces rôles que l’on joue. Je trouvais difficilement mes mots pour commencer, puis cela vint. J’étais plus à l’aise, je parvenais à sortir deux-trois mots qui ne dénotaient pas. Je fus soulagée.

Il m’écoutait, attentif, et ses pensées semblaient dépasser le cadre de mes paroles.

Il semblait sous le charme de mon tableau.

Mais il avait vu juste dès le début. Un sourire qui jouxte une tragédie.

Je ne pouvais pas m’aventurer sur ce terrain-là. Il était miné. Il était trop personnel. Alors, j’en parlais à demi-mots. A mots couverts.

Il m’écoutait et posait des questions, jamais trop personnelles, jamais fades. J’étais étonnée.

Il me disait : « Vous peignez depuis longtemps ? »

Je disais : « Depuis mes treize ans »

« Et vous y trouvez un exutoire, c’est ça ?

Il semblait si bien comprendre les artistes, et les affres de la création.

C’était une rencontre comme il y en a peu. Je le mangeais des yeux. Je le dévorais du regard.

Il ne semblait pas s’en apercevoir, pourtant - je le sentais - J’avais l’impression qu’une proximité s’était créée entre nous. On parlait à demi-mots. Seuls, tous les deux parmi la foule. Temps suspendu.

Un « chéri », porté par une voix très aiguë nous surprit et interrompit notre conciliabule. Il releva la tête. Un sourire étonné flottait sur ses lèvres.

Nous nous tournâmes d’un même élan vers la femme qui avait prononcé ce doux mot d’une façon si abrupte.

Une belle jeune femme rousse aux longs cheveux tombant sur les reins, jupe sexy et corsage décolleté s’interposa entre nous.

Je compris. Je compris que l’homme enthousiaste avait une compagne. Je compris qu’il n’en voulait pas à mon cœur, et je fus déçue. Mais, je me trouvais soulagée aussi, qu’il n’y ait pas de jeu, pas d’enjeu de séduction entre nous.

La jeune femme rousse s’appuya contre lui. Je saisis chaque geste amoureux comme une perte. Et puis, à tort ou à raison, comme indécent dans ce lieu public. Elle lui demanda ce qu’il faisait à « poireauter » là. Il lui répondit gentiment :

- J’admirais ce clown, là.

Elle scrutait mes trois clowns, très différents les uns des autres.

- Lequel ? Demanda-t-elle.

- Le roux.

Elle le regarda en faisant un effort ce qui fit qu’elle ferma les yeux à demi pour mieux le voir :

- Il est laid, dit-elle.

L’homme, il s’était présenté et se nommait monsieur Jérôme de Montgolfier fut gêné par son absence de politesse et de délicatesse. Il essayait de se raccrocher à quelque chose.

- Ne dis pas ça, dit-il.

- Lui, ce tableau. Il est pas mal.

Elle indiquait celui représentant mon filleul, et déjà vendu.

Solange, située non loin de moi, et qui voyait le manège de la fille, me fit signe de ne pas me laisser faire par la rouquine incendiaire.

Je lui rétorquai donc, avec une pointe de fierté, que le tableau n’était plus à vendre.

Elle s’énerva. Elle tempêta.

- Mais, dites-moi qui l’a acheté, je vous le paierai le double. 

Elle ajouta :

- Je le veux, l’enfant du soleil. Je le mettrai dans la chambre de notre futur bébé, dit-elle à monsieur de Montgolfier en faisant une petite moue boudeuse.

Il sembla surpris, dit :

- Notre futur enfant ? Comme tu vas vite !

Le couple discutait vivement devant moi et je ne savais plus que faire.

Quand je lui réitérai mon « non », la rouquine partit, manifestement un peu ivre, fonça vers la sortie, en bousculant quelques personnes.

Jérôme de Montgolfier s’excusa auprès de moi et rejoignit sa chère et tendre si malheureuse – soit-disant – de ne pas avoir obtenu le portrait de « l’enfant du soleil ».

Elle m’avait parlé avec tant de mépris, de manque de considération, que j’étais heureuse que cette tempête ambulante soit partie. Je suffoquais. Je tremblais. Tout mon corps vacillait. Cela m’avait beaucoup coûté de l’affronter.

Et puis, elle avait le cœur d’un homme si beau et si délicat, si enthousiaste et si élégant que je l’enviai un peu. Elle avait un homme merveilleux pour l’aimer, moi je nageais et me noyais dans ma solitude.

Pour me remettre de mes émotions, j’allai me chercher une coupe de crémant avec quelques gâteaux apéritifs. La rouquine m’avait achevée.

Je revins vite vers le lieu où se situaient mes tableaux. Un futur acheteur risquait peut-être de venir ?

Les gens passaient mais n’osaient pas tous s’arrêter pour regarder mes œuvres de près. Quelques-uns cependant posaient quelques questions. J’essayai d’y répondre au mieux. 

Une petite fille passa, elle fit remarquer à son père qui la suivait, en désignant mon clown roux : « Il me fait peur, ce clown ! »

Le père sourit puis devint grave. Il répondit : « C’est là que ça devient intéressant ma chérie, quand une œuvre provoque chez toi une émotion. »

La fillette haussa les épaules et les deux, le père et la fille disparurent, devenant rapidement de brèves silhouettes à ma vue.

 Dans la galerie, le brouhaha était incessant. Des bousculades, des gens tous bien habillés. D’autres qui prenaient d’assaut le buffet. Les verres de vin, de crémant, de jus de fruit pour les plus sobres. Les voix qui portaient fort, qui portaient haut. La vie mondaine. Parler pour parler, pour se faire voir, pour se montrer, sortir des choses intéressantes sur quelques œuvres, faire son petit tour, puis, après avoir paradé, donner encore une fois de la voix, puis s’en aller, de guère lasse, peut-être après avoir acheté un ou deux tableaux, qui sait ?

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